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Dialogue avec un scénographe sur l’art de mettre en scène une exposition

Par Maxime
5 minutes

Dans les coulisses de l’exposition : comprendre le métier de scénographe


Lorsque nous visitons une exposition de peinture, de photographie ou de design, il est facile d’oublier le travail d’ombre qui façonne notre expérience de visite. Loin de se limiter à « poser » des œuvres sur des murs blancs, la scénographie est un art à part entière qui mêle esthétique, narration et technique. Pour lever le voile sur ce métier aussi fascinant que discret, legrosbuzz.com a rencontré Yann Lefèvre, scénographe indépendant reconnu, qui compte à son actif de nombreuses expositions dans des musées et centres d’art en France et en Europe.


Un métier à la croisée de l’architecture, du design et de l’émotion


« Concevoir une exposition, c’est raconter une histoire avec de l’espace, de la lumière, des objets et des œuvres. On est l’interprète visuel du propos curatoriel », précise d’emblée Yann Lefèvre. Contrairement aux idées reçues, la scénographie ne se résume pas à une question de décoration. Elle mobilise des compétences variées : compréhension du public, maîtrise des contraintes techniques, gestion des flux, choix des matériaux, ainsi qu’une véritable sensibilité artistique.


Le scénographe travaille main dans la main avec le ou la commissaire d’exposition, c’est-à-dire la personne qui sélectionne les œuvres et définit le fil rouge de l’événement. « Mon rôle consiste à donner corps à un récit : comment les visiteurs vont-ils parcourir l’exposition ? Quels points de vue, quels rythmes, quelles surprises vais-je offrir ? »


Entre laboratoire et terrain : les grandes étapes de la conception


  • Le brief initial : La première phase consiste à s’approprier la thématique de l’exposition et le discours du commissaire. « C’est souvent le moment le plus stimulant : il faut comprendre l’intention, les messages à faire passer, mais aussi écouter les envies et craintes du commanditaire. »
  • L’analyse du lieu : Chaque espace impose ses contraintes : la taille des salles, la hauteur des plafonds, la lumière naturelle ou artificielle, les flux de circulation. « Je passe parfois des heures à arpenter le lieu vide pour imaginer les parcours possibles. »
  • La conception du parcours : Ici, tout commence par des esquisses : plans à la main ou modélisations 3D, recherches de matériaux, croquis des éléments de décor. Vient la réflexion sur la position précise de chaque œuvre, sur l’acoustique, l’éclairage, les assises…
  • La réalisation et le montage : Après validation du projet, place à la fabrication des structures, panneaux, supports, vitrines et à l’installation sur site. « On travaille souvent la nuit, pour profiter du calme du musée fermé et veiller à la sécurité des œuvres. »

L’art du détail : lumières, matériaux, écriture et sensations


« Rien n’est laissé au hasard. Chaque élément, de l’inclinaison d’un tableau au choix d’une nuance de peinture, influence la manière dont le public va percevoir les œuvres », note Yann Lefèvre. Il évoque un projet récent autour de la photographie contemporaine : « Nous avons habillé les murs d’un gris très subtil pour éviter les reflets et créer un écrin doux. Les textes de salle étaient rétro-éclairés, ce qui les rendait lisibles mais non invasifs. Les transitions entre les salles étaient rythmées par de légers changements de sol, accentuant la sensation de passage d’un univers à l’autre. »


L’éclairage, par exemple, est crucial : il sculpte les volumes, valorise les matières, guide le regard. Comme lui, le choix des matériaux est déterminant : bois clair pour une ambiance chaleureuse, métal et béton pour une modernité brute, tissus feutrés pour l’intimité…


Le visiteur au centre du dispositif


À l’ère des expositions immersives, le scénographe ne conçoit plus le public comme un simple spectateur, mais comme un acteur de l’expérience. « On pense à la place du corps, à la fatigue, à l’accessibilité pour tous, au rythme de la visite – rapide ou contemplatif. Imaginez une salle aux murs incurvés ou aux recoins secrets : cela génère du mystère, ralentit la progression, favorise la contemplation. À l’inverse, un long couloir rectiligne accélère le mouvement. »


  • La signalétique : Clarté des textes, visibilité des cartels, présence de repères pour personnes en situation de handicap…
  • Les espaces de pause : Bancs, fauteuils, modules adaptés aux familles…
  • L’interactivité : Dispositifs tactiles, multimédias, ou simples feuillets à manipuler.

Secrets et astuces du métier : anecdotes de terrain


Au fil des années, Yann Lefèvre a accumulé des histoires parfois cocasses, souvent formatrices. « Je me souviens d’une exposition où une œuvre monumentale ne passait pas la porte du musée. Il a fallu inventer une structure escalier temporaire et démonter la verrière du hall !»


Autre défi : l’adaptation en dernière minute. « Parfois, lors du montage, la lumière naturelle varie complètement par rapport aux repérages, ou le flux de visiteurs est plus dense que prévu. Il faut ajuster en temps réel, déplacer des murs, revoir les angles d’accrochage, installer rapidement des cloisons. »


Les tendances actuelles : entre sobriété et technologies immersives


À l’heure où les expositions rivalisent d’effets spectaculaires, Yann Lefèvre met en garde contre le tout-technologique : « L’essentiel, c’est la rencontre avec l’œuvre. » Il note néanmoins plusieurs tendances :


  • Scénographies écoresponsables : recyclage de matériaux, structures démontables, planification pour limiter les déchets.
  • Interactivités numériques : tablettes, projections, réalité augmentée, dispositifs sonores individualisés…
  • Souci accru de l’inclusivité et de la médiation : textes dans plusieurs langues, parcours adaptés PMR, dispositifs sensoriels.

La créativité ne signifie jamais perte de simplicité : « Les plus belles scénographies sont celles qui disparaissent derrière l’évidence du parcours. »


Témoignages d’artistes et de visiteurs : la scénographie comme expérience


  • Lisa, artiste exposée : « La scénographie de mon exposition a vraiment révélé de nouvelles dimensions de mon travail. Un accrochage particulier avec une lumière rasante a fait ressortir des textures que je ne soupçonnais même pas. »
  • Arthur, visiteur régulier : « J’aime sentir que chaque exposition a son atmosphère, sa logique interne. On ne circule pas de la même manière, on lit différemment, on s’attarde sur des détails parfois grâce à un banc bien placé ou à un angle de vue original. »

Quelques conseils pratiques pour repérer une scénographie réussie


  • Laissez-vous guider : Si la visite semble couler de source, si chaque œuvre trouve naturellement sa place dans votre regard et si la fatigue s’efface, la scénographie est sans doute très aboutie.
  • Osez lever les yeux : De nombreux dispositifs sont au plafond ou au sol. La scénographie s’invite souvent là où on ne l’attend pas.
  • Lisez les textes : Une scénographie attentive met l’accent sur la lisibilité, la hiérarchie de l’information et la concision.

Vers une démocratisation de la scénographie : en route vers de nouvelles narrations


La scénographie, longtemps réservée aux grandes institutions, gagne aujourd’hui galeries indépendantes, festivals, espaces associatifs. Grâce à des formations de plus en plus accessibles et à la mutualisation de ressources, des collectifs émergent, proposant des expositions plus participatives et parfois éphémères.


Yann Lefèvre conclut notre échange par une note d’optimisme : « Le plus gratifiant, c’est d’observer que le public sort d’une exposition un peu transformé, en ayant ressenti une histoire. Si mon travail s’efface au profit de cette émotion, alors j’ai atteint mon but. »


Pour tous ceux qui souhaitent découvrir ou approfondir la scénographie, legrosbuzz.com recommande de multiplier les expériences : visitez des expositions, discutez avec les équipes techniques et observez comment l’espace raconte, lui aussi, une histoire. Votre prochaine sortie culturelle sera forcément différente… et plus attentive à l’invisible art de la scénographie !

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