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Discussion avec un auteur de bandes dessinées sur l’évolution du 9ᵉ art

Par Maxime
6 minutes

Rencontrez Pierre Lemoine, auteur passionné et témoin de la métamorphose de la bande dessinée


Un après-midi dans un café parisien, nous avons échangé avec Pierre Lemoine, scénariste et dessinateur de bandes dessinées reconnu pour ses séries mêlant humour, chronique sociale et expérimentation visuelle. Depuis ses débuts dans les années 1990 jusqu’à aujourd’hui, il a vu la bande dessinée – ou « neuvième art » – évoluer tant dans sa forme que dans son audience. Retour, à travers son regard, sur les grandes mutations du secteur et les défis que rencontrent auteurs et lecteurs à l’ère du numérique.

Des cases et des bulles au miroir de la société


« La bande dessinée est un terrain d’innovation constant, déclare Pierre Lemoine d’entrée de jeu. On a longtemps résumé le médium à la BD franco-belge ou aux comics américains, mais la réalité est bien plus foisonnante. » Selon lui, la BD a accompagné les bouleversements culturels, sociaux et politiques du dernier demi-siècle. « Dans les années 60-70, il s’agissait encore beaucoup de divertissement pour enfants ou adolescents. Aujourd’hui, on parle de récit graphique, de roman dessiné, et la BD s’adresse à tous les âges, tous les publics. »

Cette transformation ne s’est pas faite en un jour. Pierre évoque la création des maisons d’édition alternatives dans les années 1980, la reconnaissance progressive du médium par les médias traditionnels, puis la sacralisation du « roman graphique » qui a élargi son public. « Quand on voit le succès de Marjane Satrapi, Riad Sattouf, ou de reportages dessinés sur l’actualité, on mesure à quel point la BD a franchi des frontières, aussi bien thématiques qu’artistiques. »

Scénarios, techniques et formats : le laboratoire de la BD


La curiosité du lecteur moderne pour des sujets de société, de l’intime à la politique internationale, a bouleversé l’écriture et la conception de nombreuses œuvres récentes. « On ose maintenant parler de santé mentale, de migration, même de géopolitique via le dessin. Les auteurs repoussent les cadres classiques et jonglent avec les formats », analyse Pierre. Il insiste sur le rôle de la transversalité : une BD peut aujourd’hui côtoyer la poésie, l’essai ou la photographie, intégrer des extraits de journaux, du collage ou explorer des cadrages dignes du cinéma.

Quant à la technique, Pierre constate que « le numérique a changé la donne, dès la création. De plus en plus de dessinateurs mixent encrage traditionnel et colorisation numérique, voire créent entièrement sur tablette. Cela n’enlève rien à la dimension artisanale du travail, mais le panel créatif s’est considérablement élargi. » Il remarque aussi le retour de techniques anciennes : gravure sur bois, aquarelle, même sérigraphie artisanale, remises au goût du jour pour se démarquer des productions industrielles.

L’économie du neuvième art : nouveaux modèles, ancien défi


Interrogé sur la situation des auteurs, Pierre partage une réalité nuancée : « Les choix éditoriaux sont plus ouverts, mais la précarité reste un sujet majeur. La multiplication des titres et l’exigence croissante de rendement fragilisent beaucoup d’auteurs. » Il décrit un écosystème dynamique mais parfois saturé, où la visibilité est difficile à obtenir sans soutien d’une maison d’édition ou sans communauté fidèle sur les réseaux sociaux.

Heureusement, la diversité des modes de diffusion s’est accrue. « Le financement participatif permet d’exister hors des circuits traditionnels ; certaines BD naissent sur Instagram ou via des newsletters, et rencontrent un public prêt à soutenir des démarches plus indépendantes. Cela redonne un certain pouvoir aux auteurs, mais c’est aussi beaucoup d’investissement personnel en communication et gestion. »

Lecteurs, festivals et communautés : la vitalité du secteur


La scène de la BD se distingue aujourd’hui par une vie communautaire très animée. « Il y a les grands raouts comme le festival d’Angoulême, mais aussi une myriade de salons régionaux, d’événements en librairie, d’ateliers dans les écoles ou les bibliothèques. Pour beaucoup d’auteurs, c’est une part essentielle de leur métier : échanger avec le public, recevoir des retours, transmettre leur pratique. »

Pierre observe que les publics se sont élargis et féminisés, et que de nombreuses initiatives encouragent désormais la découverte de la BD dès la petite enfance. « Les éditeurs jeunesse rivalisent de créativité et les titres qui abordent la diversité, l’écologie ou le vivre-ensemble rencontrent un écho croissant. On voit aussi, chez les ados et jeunes adultes, une appétence renouvelée grâce aux mangas et webtoons, qui influencent aujourd’hui la création française. »

Webtoons, mangas et réseaux sociaux : une révolution des usages


L’influence croissante du manga et des webtoons (BD au format vertical conçues pour la lecture sur smartphone) fait l’objet d’un débat nourri chez les auteurs. Pierre nuance : « Ce sont d’abord des formidables portes d’entrée pour de nouveaux lecteurs. Les codes graphiques, la narration feuilletonesque, l’immersion dans des univers très variés plaisent à une nouvelle génération. Certaines maisons d’édition françaises expérimentent aussi ce format, en mélangeant publication papier et numérique. »

Il constate également que les réseaux sociaux servent à la fois de vitrine, d’outil de test, mais aussi de terrain de dialogue avec les fans. « C’est grisant, car la frontière entre auteur, éditeur et lecteur s’estompe peu à peu. On est dans une culture de l’échange et du partage. Mais cela demande une grande adaptabilité, car le métier comporte désormais une dimension entrepreneuriale bien plus marquée. »

Témoignages croisés : la BD vue par son lectorat


  • Julie, 32 ans, libraire à Rennes : « Ce qui m’impressionne chez les lecteurs aujourd’hui, c’est leur curiosité. Certains veulent tout découvrir du roman graphique américain, d’autres se passionnent pour le patrimoine du franco-belge ou dévorent les webtoons. On doit sans cesse renouveler nos rayons pour suivre la diversité du marché. »
  • Ahmed, 19 ans, étudiant et amateur de mangas : « Avec les applications de lecture, c’est pratique : je lis des séries japonaises, coréennes, et parfois françaises dans le même espace. Ça rend la BD beaucoup plus accessible, et on échange nos découvertes en ligne. »
  • Claire, 54 ans, enseignante : « J’utilise la BD en classe pour travailler la compréhension, la citoyenneté ou l’histoire. Les élèves se projettent facilement dans les cases, ça facilite les débats. Il y a aujourd’hui une BD pour chaque sujet, c’est précieux ! »

Des témoignages qui confirment l’ouverture du secteur et la richesse de nouveaux usages, à la croisée de la tradition et de l’innovation.


Conseils de Pierre Lemoine pour les aspirants auteurs ou lecteurs curieux


  1. Variez les lectures : ne vous limitez pas à un seul genre – classique, manga, autobiographie, reportage – tout s’enrichit mutuellement.
  2. Expérimentez : si vous créez, essayez plusieurs techniques, du dessin au collage, du numérique au carnet à spirale. L’essentiel, c’est la sincérité et l’envie de raconter.
  3. Soutenez les librairies indépendantes et les événements locaux : c’est souvent là que naissent les plus belles rencontres et découvertes.
  4. Explorez les communautés en ligne : forums, groupes de lecture, plateformes de publication libre. C’est un bon moyen de tester ses idées et de progresser grâce aux retours.

Vers un neuvième art pluriel et toujours en mouvement


Concluant notre échange, Pierre reste optimiste : « La bande dessinée ne cesse de se réinventer. Elle a prouvé sa capacité à s’emparer des sujets du présent, à toucher de nouveaux publics et à innover dans ses formes. Le neuvième art, c’est avant tout une immense diversité de voix et de regards sur le monde, dans un langage accessible et universel. »

À ce jour, la France demeure l’un des plus grands laboratoires mondiaux du genre. La vitalité de ses auteurs et la passion de ses lecteurs témoignent que la BD, loin d’être un art mineur, façonne, questionne et anticipe notre époque. Une aventure collective, où chacun, à sa façon, peut prendre part.

Et vous, quelle bande dessinée a changé votre vision du monde ? Vos coups de cœur, comme vos coups de crayon, ont toute leur place dans la communauté du neuvième art. Partagez vos lectures et vos envies dans notre rubrique Communauté : la BD ne se vit jamais seul, elle s’écrit ensemble !

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