Quand le musée rencontre le numérique : regards croisés sur une mutation essentielle
Comment un musée du XXIe siècle doit-il repenser ses expositions face à la révolution numérique ? À l’occasion de la refonte de sa scénographie, le Musée des Arts Modernes du Centre, établissement emblématique d’une grande métropole française, a accepté d’ouvrir ses portes à legrosbuzz.com. Son directeur, Philippe Lemoine, partage les coulisses de cette adaptation, ses questionnements et sa vision d’un musée à la fois ancré dans la tradition et tourné vers un public digitalisé.
Le musée : de la conservation à la transmission augmentée
Pour beaucoup, le musée évoque encore silence et contemplation. Pourtant, dans un monde où les smartphones sont devenus nos compagnons de visite et où les vidéos courtes rythment les usages culturels, la mission du musée évolue. « Le musée n’est plus seulement un lieu de conservation , explique Philippe Lemoine, il s’affirme désormais comme un espace vivant d’expériences. »
Face à la baisse de la fréquentation chez les jeunes et à la concurrence des contenus numériques, la question de l’adaptation n’est plus une option mais une urgence.
Diagnostic : une mutation culturelle et sociétale
Le directeur pointe une double évolution : « Notre public se diversifie, il arrive parfois sans « clés de lecture ». Et parallèlement, il souhaite interagir, comprendre, donner son avis, voire partager en direct ses coups de cœur ou questions sur les réseaux sociaux. »
La culture du « push » et du « swipe » bouscule les parts de marché de l’attention. Là où une exposition attendait du visiteur de la patience, c’est désormais l’engagement rapide, l’interactivité et la personnalisation qui créent le lien.
« Pour ne pas devenir obsolète, le musée doit proposer des expériences où physique et numérique sont complémentaires, non concurrents », insiste Philippe Lemoine.
Numérique : comment l’expérience de visite change concrètement
La transition s’est accélérée avec la pandémie. Le musée, qui accueillait auparavant 400 000 visiteurs par an, a misé dès 2021 sur le déploiement d’offres hybrides :
- Visites virtuelles immersives : à 360°, accessibles gratuitement depuis le site, avec commentaires audio et fiches interactives.
- Bornes numériques sur place : permettant de zoomer sur les détails d’un tableau, d’explorer les restaurations ou d’accéder à des vidéos d’experts.
- Parcours personnalisés via appli mobile : où chaque visiteur peut définir ses centres d’intérêt, recevoir des anecdotes ou des quizz en temps réel.
- Fiches explicatives multilingues et supports adaptés : traduction automatique, audiodescription, modules en langue des signes.
- Ateliers créatifs hybrides : possibilité de participer depuis chez soi, d’interagir avec les médiateurs par chat ou d’envoyer ses créations numériques.
« Nous avons appris à dépasser la peur initiale de « dévaloriser » l’œuvre , raconte Philippe Lemoine. L’écran n’est plus une barrière, il devient un vrai prolongement narratif. »
Les coulisses d’une exposition « augmentée »
Créer une exposition adaptée à l’ère numérique, ce n’est pas seulement digitaliser des cartels ou proposer des tablettes à l’entrée. L’équipe, composée de conservateurs, de médiateurs, de scénographes et de développeurs multimédias, travaille à une intégration harmonieuse des outils :
- Définition du scénario de visite : déterminer quels contenus « physiques » peuvent bénéficier d’un enrichissement (vidéo, podcast, animation 3D, réalité augmentée).
- Ergonomie et accessibilité : garantir que l’outil soit intuitif, non intrusif, accessible aux personnes en situation de handicap.
- Forme et fond : soigner la subtilité « émotionnelle » du numérique, éviter la surcharge ou la surenchère technologique.
Philippe Lemoine précise : « Il faut que la technologie s’efface au profit de la rencontre. Nous faisons des tests utilisateurs avec des publics scolaires, seniors, non-francophones… C’est ainsi que nous avons corrigé des interfaces trop complexes, réécrit des parcours pour éviter les effets gadget. »
Défis, pièges et coups de frein : paroles de terrain
Interrogé sur les difficultés concrètes, le directeur se montre pragmatique :
- Ressources humaines et financières : « Le numérique suppose de recruter ou former, et augmente les coûts de développement, d’entretien et de renouvellement des contenus. »
- Écueils techniques : « Une panne de serveur, un bug d’appli peuvent compromettre l’expérience. Nous prévoyons toujours un « Plan B », et des supports papiers classiques pour garantir l’accès à tous. »
- Inégalités numériques : « Certains publics se sentent perdus ou n’ont pas d’appareil compatible. Nous multiplions les initiatives pour guider les visiteurs sans exclure personne. »
Le numérique : levier de démocratisation ou risque d’exclusion ?
« La première mission du musée reste l’inclusion, affirme Philippe Lemoine. Nous sommes attentifs à ce que le numérique ne devienne pas une barrière supplémentaire pour les publics fragiles. »
Au-delà des dispositifs techniques, l’équipe a développé un réseau d’ateliers d’initiation gratuits (prise en main des outils, médiation personnalisée), travaillé avec les associations locales pour accompagner des groupes dans la découverte de la « visite augmentée ». Des bénévoles peuvent épauler sur place les visiteurs novices.
- Exemple : la récente exposition « Matières à rêver » proposait des audioguides sur smartphone mais aussi des parcours tactiles et des supports en braille, résultat d’un partenariat avec une association d’usagers malvoyants.
- Exemple : lors d’ateliers « familles connectées », plusieurs générations découvrent ensemble la manipulation des tablettes et la réalité augmentée, croisant curiosité et transmission intergénérationnelle.
Témoignages : la parole aux publics
- Chloé, lycéenne : « J’ai visité l’exposition avec ma classe. J’ai adoré scanner les œuvres avec mon téléphone et recevoir des messages mystérieux de l’artiste. J’ai eu l’impression d’être actrice, pas simple spectatrice. »
- Jean-Pierre, retraité : « Au début, j’étais méfiant. Les explications sur écran m’ont aidé à voir des détails que j’aurais manqués. J’aime aussi pouvoir imprimer après coup ma fiche de visite personnalisée. »
- Zeyneb, médiatrice culturelle : « L’application mobile est devenue un support d’échange avec des publics non francophones. On partage les infos visuelles, on traduit, on échange plus que jamais autour de l’art. »
Conseils pratiques pour musées et visiteurs
- Pour les musées :
- Pensez « usagers » dès la conception.
- Testez chaque outil auprès de publics éloignés du numérique.
- Misez sur la complémentarité : rien ne remplace le contact avec la matière et les œuvres réelles ; le numérique doit servir la médiation, pas la cannibaliser.
- Réalisez des mises à jour régulières, assurez le support technique, restez à l’écoute des retours.
- Pour les visiteurs :
- Osez tester les nouveaux outils dès l’accueil, demandez de l’aide aux médiateurs.
- Laissez-vous guider par votre curiosité : certaines expériences numériques révèlent des aspects cachés de la collection.
- Profitez des ressources sur place et en ligne : podcasts, vidéos, espaces de questions/réponses.
- Pensez à partager impressions et retours d’expériences : ils orientent l’évolution des dispositifs.
Et demain ? Imaginer le musée du futur
En guise de conclusion, Philippe Lemoine se projette : « L’enjeu, ce n’est pas de céder à toutes les modes ; mais de garder un équilibre entre émotion, transmission et innovation. Demain, l’intelligence artificielle permettra d’imaginer des parcours ultra-personnalisés, la réalité virtuelle d’explorer des œuvres disparues ou inaccessibles, et la participation du public d’enrichir nos collections avec de nouveaux regards... »
Plus qu’un saut technologique, la mutation numérique est un projet de société à part entière. En réinventant leur rapport à la médiation, les musées peuvent toucher un public plus large, diversifié, et ancrer l’art au cœur du lien social.
Et vous ? Qu’avez-vous pensé de vos dernières expériences « augmentées » en musée ? Partagez vos anecdotes et pistes d’amélioration : sur legrosbuzz.com, le dialogue sur la culture s’invente aussi à travers vos vécus.