L’art de raconter en images : immersion dans l’univers d’un photographe de livres
La narration visuelle s’impose de plus en plus comme une évidence dans le monde de l’édition. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’illustrer un texte : le travail du photographe s’invite comme levier créatif, au service du propos de l’auteur et d’une expérience de lecture renouvelée. Pour mieux comprendre ce dialogue fécond entre texte et image, legrosbuzz.com est parti à la rencontre de Yann Aubry, photographe reconnu pour ses collaborations avec de nombreux éditeurs. Avec une approche sensible mêlant documentaire et mise en scène, il signe des récits photographiques aussi évocateurs qu’immersifs.
La photographie : simple illustration ou langage à part entière ?
"Quand j’entends parler d’illustration comme si l’image venait simplement ponctuer le texte, je tique !", s’amuse Yann Aubry en préambule. "Dans les beaux livres comme dans l’édition jeunesse ou le roman graphique, une bonne photographie ne fait pas que décorer : elle raconte une histoire, génère des émotions, suscite des interprétations multiples."
Depuis plus de dix ans, ce quadragénaire passionné collabore avec des maisons d’édition variées, de l’album jeunesse au livre d’art. Entre reportage, création d’ambiances et travail en studio, il construit de véritables univers visuels, parfois en totale osmose avec la plume de l’écrivain.
"La photographie, c’est un langage. Elle crée du rythme, donne à voir des non-dits, pose des silences là où le texte laisse place à l’imagination. Parfois, elle prend la parole là où les mots sont impuissants", précise-t-il.
Le processus de création : immersion, dialogue et mise en scène
Comment démarre un projet autour d’un livre ? Pour Yann, tout commence toujours par une immersion totale :
"J’essaye avant tout de comprendre la voix de l’auteur, de saisir la tonalité du texte, son atmosphère. Je reçois les épreuves du livre, je prends des notes, je discute longuement avec l’éditeur ou l’auteur quand c’est possible."
Vient ensuite l’élaboration d’un storyboard. "Même pour un livre documentaire, je cherche une progression visuelle : alternance de plans larges et de détails, morceaux de vie, regard sur l’environnement… Il s’agit de créer une respiration, d’organiser la lecture comme une série d’instants marquants."
Le photographe détaille : "Avec certains auteurs, il y a une véritable co-construction. On discute longuement des thèmes, des symboles, des ambiances. Mais parfois l’auteur préfère se laisser surprendre : alors j’amène ma propre lecture du texte, mon filtre. Ce dialogue est très stimulant, il enrichit le projet en profondeur."
Construire une narration visuelle : exemples et astuces concrètes
Qu’est-ce qui différencie un livre à la narration visuelle forte ? Yann Aubry partage quelques clés tirées de ses expériences récentes :
- Le choix du point de vue : "Si le texte met l’accent sur l’intériorité d’un personnage, j’aime recourir à des cadrages serrés, des flous, un jeu d’ombres. Si au contraire le propos est plus universel, j’ouvre le champ, je choisis des perspectives larges qui invitent à la contemplation."
- Le rythme visuel : "Tout comme un bon roman ménage des pauses et des accélérations, le livre illustré doit proposer des respirations : grandes images pleine page, vignettes, séquences narratives. La diversité tient en haleine le lecteur."
- L’éclairage et les couleurs : "Je travaille beaucoup la lumière pour qu’elle traduise une ambiance : dorée, froide, mystérieuse… La colorimétrie construit la cohérence du livre."
- L’art du hors-champ : "Laisser percevoir ce qui n’est pas montré, inviter le lecteur à imaginer la suite ou l’avant d’une scène, cela crée un effet de récit continu au fil des pages."
Exemples commentés : retour sur deux collaborations marquantes
Récit poétique : « Lisières », chez Equinoxes
"Sur ce projet avec l’autrice Juliette Blais, le livre alternait poésie et prose. J’ai choisi d’ancrer les images dans une campagne brumeuse, à l’aube : je voulais traduire le caractère incertain d’un passage, d’une frontière sensible. Les photos étaient volontairement dépouillées, souvent prises à la lumière naturelle. L’idée : accompagner les hésitations du texte, provoquer des résonances émotionnelles sans surcharger la page."
Livre documentaire : « Sur les routes de la nuit »
"À l’inverse, sur cet ouvrage collectif autour du travail nocturne (chauffeurs, aides-soignants, boulangers…), j’ai privilégié une narration très rythmée : portraits, scènes d’action, détails d’outils, lumières artificielles créant des halos. Ici, la photo devait porter la tension, le mouvement, presque une sensation de fatigue ou de suspense. Le séquençage des images a été conçu comme un film : alternance de calme et de chaos, de solitude et d’agitation."
Récit d’une mise en scène : l’équilibre entre spontanéité et direction
Le photographe ne cache pas que le travail sur un livre diffère fondamentalement du reportage traditionnel :
"On ne peut pas tout prévoir, mais chaque image est pensée en amont. J’indique parfois aux modèles un geste, une posture. Mais je reste attentif à ce qui surgit dans l’instant. Il ne faut pas tomber dans le cliché ou la photographie illustrative trop littérale."
Son objectif : créer des images narrativement ouvertes, capables de toucher des lecteurs de tous âges et horizons.
Le dialogue livre-photo : regards croisés d’auteur et d’éditeur
À force de multiplier les collaborations, Yann mesure combien le photographe est aussi un médiateur :
"Je reçois souvent des retours inattendus. Un éditeur m’a confié que certaines images avaient quasiment inspiré de nouveaux chapitres à l’auteur. Parfois, ce sont les lecteurs qui y voient des symboles ou des rappels littéraires que nous n’avions pas volontairement intégrés. C’est ce qui fait la beauté de la narration visuelle : elle offre une multiplicité de lectures."
Il évoque aussi l’évolution du secteur : "Aujourd’hui, la photographie n’est plus cantonnée au beau-livre. On en trouve dans les essais, les livres jeunesse, les ouvrages pratiques. L’image permet de capter des publics variés, de donner envie d’entrer dans le livre autrement."
Quelques conseils pour les auteurs et éditeurs souhaitant intégrer la narration visuelle
- Penser visuel dès l’écriture : "Anticiper la présence d’images dès la conception du manuscrit permet un dialogue plus naturel avec le photographe."
- Oser faire confiance : "Le photographe apporte un regard singulier, qui n’est pas forcément une simple traduction du mot à l’image, mais une traduction créative. Il faut accepter l’altérité."
- Soigner le séquençage : "L’ordre des images, les doubles pages, la relation texte-image doivent être discutés avec l’éditeur, pour garantir une circulation fluide et évocatrice."
- Accepter l’imprévu : "Ce sont souvent les images spontanées, issues du hasard d’une lumière ou d’un geste, qui marquent le plus le lecteur."
Pépites, écueils et évolution de la narration visuelle : un regard sur l’avenir
Pour Yann Aubry, la narration visuelle a encore de nombreux territoires à explorer :
- Le développement du livre hybride : "De plus en plus de livres mêlent photo, dessin et texte : cela démultiplie les façons de raconter."
- L’émergence du numérique : "Le passage à la liseuse oblige à repenser la composition et l’intégration des photos : taille d’écran, calques interactifs, utilisation de la vidéo ou du son."
- La volonté de résonance : "À l’heure des réseaux sociaux, la photographie de livre doit à la fois marquer la mémoire et sortir du ‘zapping’ visuel imposé par Instagram. Il faut cultiver la lenteur, l’attention, la densité d’évocation."
Conclusion : images et mots, un récit à écrire ensemble
Au fil de cet échange, Yann Aubry aura surtout rappelé combien la création d’un livre riche de narration visuelle ne relève ni du hasard, ni d’une formule magique : "C’est un dialogue, parfois exigeant, souvent fait de tâtonnements et de fulgurances. Les plus beaux projets naissent quand auteur, éditeur et photographe avancent main dans la main, dans le respect du rythme et de la sensibilité de chacun."
Pour le lecteur, l’expérience se révèle souvent bien plus profonde qu’une simple promenade entre les pages. La photographie devient espace d’interprétation, fenêtre ouverte sur l’univers du livre. À l’heure où les images circulent partout, il y a encore une vraie émotion à les voir prendre place dans un objet, à enrichir et questionner le texte, à écrire une histoire à deux voix. Une aventure créative que legrosbuzz.com continuera à suivre et à explorer...
Vous avez eu l’occasion de travailler avec un photographe pour un projet éditorial ? N’hésitez pas à partager vos propres retours ou questions dans notre rubrique Communauté : parce que chaque rencontre entre image et mot constitue une nouvelle manière de raconter…