Rencontre avec Chloé Martin, éditrice passionnée en littérature jeunesse
Derrière l’effervescence du rayon jeunesse, une révolution silencieuse s’opère : thèmes engagés, diversité des formats, nouvelles voix d’auteur(e)s… Le livre jeunesse est plus que jamais au cœur de la créativité, oscillant entre plaisir du récit et responsabilité sociale. Pour comprendre ces bouleversements, nous avons rencontré Chloé Martin, éditrice depuis quinze ans dans une maison indépendante qui a accompagné l’éclosion de talents tels que Marie Pavlenko, Chris Donner ou Sabine Tamisier. Elle partage son regard, ses coups de cœur, mais aussi les interrogations qui traversent la profession.
Un secteur en pleine mutation : regards croisés sur la création jeunesse
« On le dit souvent, le livre jeunesse est la locomotive de l’édition. Il résiste mieux que les autres segments en librairie, parce qu’il se renouvelle sans cesse », commence Chloé Martin. Elle explique que la jeunesse n’est pas un public homogène, et qu’il faut jongler avec les attentes de plusieurs tranches d’âge : albums illustrés pour les petits, romans premiers lecteurs, séries ados et désormais young adult.
“Notre rôle, c’est de servir de passeurs : donner à lire ce qui peut faire écho, bousculer ou rassurer… L’enfance, ce n’est jamais un seul âge !”
Face à la concurrence du numérique et des loisirs connectés, l’édition jeunesse s’est adaptée. « Il faut être inventif sur le fond comme sur la forme. On ne peut plus proposer une mise en page classique, il y a une vraie réflexion sur l’objet-livre : vernis, découpes, typographies originales », détaille-t-elle.
L’intégration des sujets de société : une évolution profonde
Chloé Martin insiste sur la place croissante des thématiques engagées. « Les sujets autour de l’environnement, du féminisme, des identités, sont omniprésents. Mais attention, l’idée n’est pas d’imposer un discours, plutôt de susciter la réflexion. »
- Des titres sur la biodiversité, illustrés avec soin, connaissent un vrai succès dès la maternelle.
- Les livres questionnant les stéréotypes de genre, ou mettant en scène des familles diverses, sont de plus en plus plébiscités.
- Certains romans ados abordent frontalement les troubles anxieux, le harcèlement, le deuil ou le consentement.
« Cela correspond à une attente, à la fois du public – enfants, parents, enseignants – et des auteur(e)s. On ne cherche pas la provocation. Il s’agit de proposer des clés de compréhension du monde », précise-t-elle.
Illustration : un langage universel et innovant
L’éditrice exprime son admiration pour les illustrateurs d’aujourd’hui. « Les jeunes artistes osent tout : influences mangas, design scandinave, collages numériques… L’image n’est plus un faire-valoir du texte, c’est un texte en soi. » Désormais, certains albums se lisent sans mots et abordent la double lecture – pour l’enfant et pour le parent qui partage l’histoire.
« Nous recevons énormément de propositions hybrides. Des bandes dessinées pour tout-petits, des jeux de typographies dans les romans, des couleurs très franches. Le public est demandeur d’originalité, même dès trois ou quatre ans. »
Focus : L’essor de la BD jeunesse
La bande dessinée jeunesse est un phénomène croissant, note Chloé : « Ce n’est pas une mode passagère. Les auteurs, français comme étrangers, multiplient histoires courtes, séries, romans graphiques adaptés à tous les âges. La BD permet d’aborder avec humour ou poésie des sujets parfois difficiles. »
Le phénomène “Young Adult” : miroir de la société adolescente
« L’arrivée massive du young adult, porté par les sagas venues des États-Unis ou du Royaume-Uni, a bousculé le marché français », affirme-t-elle. D’abord axé sur la dystopie, le genre évolue vers des récits contemporains fortement ancrés dans la réalité.
« Aujourd’hui, on explore la quête d’identité, l’écologie, les questions LGBTQI+, le harcèlement scolaire. Le registre fantastique se mélange au quotidien. Beaucoup de nos auteurs s’inspirent de leur propre adolescence, ce qui crée une authenticité qui touche les lecteurs. »
Elle rappelle que les autrices s’imposent de plus en plus sur ce créneau, tant en France qu’à l’international.
Retours d’expérience : les jeunes lecteurs et leurs familles témoignent
- Ève, bibliothécaire à Dijon : “Je vois des enfants réclamer des albums où l’on parle des émotions, des peurs, de la différence, loin des héros standardisés.”
- Samir, papa de deux filles de 8 et 11 ans : “Elles choisissent des romans où elles se reconnaissent ou découvrent d’autres cultures. Et elles rebondissent avec des discussions à table, sur l’amitié ou l’écologie.”
- Lisa, 14 ans, collégienne : “J’aime quand une histoire parle d’aujourd’hui, qu’elle soit drôle ou triste. J’ai des copines qui ne lisaient pas, elles ont accroché par la BD !”
Quels défis pour demain ? Entre vigilance et audace éditoriale
Chloé Martin confie : « Le défi, c’est de continuer à surprendre tout en restant exigeants sur la qualité. Il y a une vraie pression sur la diversité mais aussi sur la représentativité : il ne s’agit pas de remplir des cases, mais d'être sincères. »
- La surproduction inquiète certains éditeurs, car la multiplication des ouvrages en librairie ne rime pas toujours avec visibilité ou durée de vie.
- Le marché se fragmente : albums “premium”, séries bon marché, nouvelles applications de lecture. L’expérience papier reste irremplaçable, mais le numérique gagne du terrain, en particulier avec les livres audio jeunesse.
- Enfin, la question écologique interroge : “Comment continuer à fabriquer du beau sans gaspillage ?”
Pour l’éditrice, l’avenir passera par le dialogue avec les créateurs/trices, mais aussi avec les jeunes lecteurs eux-mêmes : “Nous lançons des ateliers dans les écoles, où les enfants inventent la quatrième de couverture de leurs rêves. Ils sont parfois des trendsetters sans le savoir !”
Chloé Martin, son conseil aux parents et médiateurs
Interrogée sur ses conseils pour bien choisir un livre jeunesse aujourd’hui, elle conclut : « Faites confiance à la curiosité des enfants, osez explorer, et ne freinez pas un intérêt, même s’il vous surprend. La magie, c’est la rencontre, pas la prescription. Et surtout : discutez des livres ensemble ! Le moment du partage, c’est ce qui reste.”
- Ne vous fiez pas seulement à l’âge “officiel” conseillé : chaque enfant avance à son rythme.
- Privilégiez les libraires indépendants pour leurs précieux avis et sélections.
- Alternez classiques et nouveautés, albums et romans, pour ouvrir tout le champ des possibles.
Conclusion : Le livre jeunesse, laboratoire de demain
La littérature pour la jeunesse évolue à l’écoute de ses lecteurs. Évadée du seul récit édifiant, elle s’autorise toutes les libertés : dialogues intergénérationnels, exploration de sujets sensibles, éclats d’humour… Pour les éditeurs comme pour les familles, la clé reste l’échange et la confiance dans l’imagination de l’enfant. Le livre jeunesse ? Plus qu’un secteur dynamique, un terrain d’innovations, de sensibilités et de rencontres à savourer, page après page.