Rencontre avec Antonin Delaume, scénariste nouvelle génération
A 27 ans, Antonin Delaume intrigue et captive dans les couloirs feutrés du cinéma français. Encore inconnu du grand public il y a deux ans, ce scénariste autodidacte fait aujourd’hui parler de lui pour son approche singulière de l’écriture, éloignée des chemins balisés et des figures imposées. Son premier long-métrage, La profondeur du vide, sélectionné à Deauville puis à la Berlinale, lui a valu de nombreux éloges pour la justesse de ses dialogues, la densité de ses personnages et la modernité de sa narration.
L’enfance, internet et l’appel de l’écriture
Issu d’une famille d’artisans de la banlieue lyonnaise, rien ne prédestinait Antonin à évoluer dans le milieu du septième art. “La télévision, c’était surtout des jeux ou des débats en arrière-plan. Mes parents ne fréquentaient ni cinémas, ni librairies. Par contre, on m’a laissé surfer sur internet dès mes 10 ans. J’ai découvert les forums d’écriture, les fanfictions, puis les scénarios partagés en ligne. J’ai su très tôt que je voulais raconter des récits.”
Fan de mangas, de séries américaines et de science-fiction, Antonin commence par imiter ses auteurs favoris, se lançant dans la rédaction de scénarios épisodiques dès l’adolescence. Il expérimente, publie sous pseudonyme, échange avec des pairs du monde entier. Très vite, il prend goût au montage, à la façon dont une intrigue peut se tordre et se retourner selon la structure choisie. L’école, pour lui, reste un supplément, presque un décor secondaire.
De la fanfiction au premier scénario professionnel
C’est son activité sur un célèbre site de partage de scripts qui lui ouvre les portes du cinéma. Remarqué pour son sens du dialogue et sa capacité à revisiter des récits classiques, Antonin est approché à 22 ans par un réalisateur indépendant, Sébastien Picard. Ensemble, ils cosignent un court-métrage expérimental, Traverse, primé à Brest puis diffusé sur Arte. L’expérience lui donne confiance, sans toutefois l’éloigner du doute : “J’ignorais tout des usages du métier. J’avais peur de ne pas être légitime, mais internet m’a appris à me mesurer au public, à encaisser les retours, bons ou mauvais.”
En parallèle, Antonin poursuit ses études en philosophie, tout en enchaînant les petits boulots. “Je n’ai jamais envisagé la Fémis ou Cours Florent. Je voulais me confronter à la vraie vie, capter comment les gens parlent, vivent, souffrent.” Son premier scénario de long-métrage, écrit sans commande ni producteur, est envoyé au concours Sopadin : il décroche la mention spéciale du jury, qui attire l’œil d’une société parisienne à la recherche de sang neuf.
Un style en rupture : fluidité, réalisme et audace
Interrogé sur ses influences, Antonin cite Hirokazu Kore-eda, Greta Gerwig et les séries HBO aussi bien que Chantal Akerman. Mais surtout, il revendique une hybridation des genres, où la frontière entre drame, thriller, introspection et humour se fait traversée plutôt que muraille. “Le cinéma français, parfois, me semblait engoncé dans des archétypes. J’essaie toujours de partir de situations réelles, voire banales, puis de les faire glisser vers autre chose — une étrangeté, une suspension, une ironie cruelle ou douce.”
Son arme : le dialogue vivant, nourri du quotidien, mais sans peur du silence ou de la gêne. “Un bon personnage, c’est celui qui ne répond pas comme prévu. J’aime que des scènes se transforment juste parce qu’un détail, un mot, une maladresse ouvre une nouvelle brèche.”
La collaboration : partager, désapprendre, oser
Lucie V., réalisatrice de documentaires, a récemment coécrit avec Antonin une série diffusée sur une plateforme de streaming. “J’ai rarement vu quelqu’un aussi libre face à la page blanche. Il ne sacralise rien, il aime tout remettre en question. Il arrive avec ses carnets noirs remplis de scènes jetées, puis il propose : on mélange, on coupe, on juxtapose. Son truc, c’est de tout tester, puis d’écrémer après coup, à la relecture. Les discussions sont parfois orageuses, mais c’est toujours fécond. On n’a pas peur du ridicule, ni du raté — c’est comme ça que surgit une étincelle.”
Pour Antonin, le mythe du scénariste solitaire est en partie une impasse. “Je me nourris du regard de l’autre, du feedback. Même sur un projet personnel, je fais relire, je dialogue sur Discord ou lors de lectures à voix haute. C’est en croisant les points de vue qu’on sort du déjà-vu.”
Dépasser les codes : entre héritage et renouveau
“Briser les codes, ce n’est pas renier ce qui a été fait avant. C’est y faire passer un courant d’air : ouvrir les fenêtres, voir ce qui tient, ce qui tombe, ce qu’on peut reconstruire, déplace Antonin. Parfois, il suffit de modifier l’ordre des scènes, de changer une perspective, pour qu’un récit s’anime différemment.”
- Des structures imbriquées : chaque nouveau scénario est l’occasion de jouer, entre retours en arrière, narration à rebours ou faux-semblants distillés au fil du texte.
- Des personnages irréductibles : finit le “héros positif” ou l’“anti-héros cynique” mono-expressif. Antonin préfère les personnages ambigus, imprévisibles, dont les motivations se découvrent par touches.
- Un rapport au public assumé : “Je crois à l’intelligence du spectateur. Inutile d’expliquer ou d’appuyer. Le meilleur cinéma suggère, il ne martèle jamais.”
Réactions de la jeune génération : une inspiration
Sur les réseaux sociaux, le nom d’Antonin circule chez de nombreux aspirants auteurs. Il intervient régulièrement dans des ateliers d’écriture, où il incite à “sortir du cahier des charges, essayer l’échec, puiser dans sa culture propre.” Claire, 21 ans, raconte : “Je me suis reconnue dans sa façon de traiter les failles, les questions d’identité, sans tomber dans les clichés générationnels. Il a une proximité avec notre langue, nos révoltes, nos solitudes.”
Son parcours atypique, où l’on passe de forums anonymes aux sélections internationales, sert aussi de modèle pour celles et ceux qui n’osent pas se lancer. “Il prouve que le cinéma français a besoin de diversités — de parcours, de voix, de sensibilités, pas uniquement de profils formatés,” ajoute Sami, scénariste en école.
Vers l’international et d’autres formats
Fort du succès de son premier film, Antonin travaille déjà à une série pour une plateforme internationale et à un projet de roman graphique. “Je veux explorer la frontière entre l’intime et le collectif, questionner ce que c’est que grandir, aimer, se perdre aujourd’hui.” Son actualité s’annonce dense : résidence d’écriture à Berlin, adaptation d’une pièce de théâtre et participation à un podcast autour des récits hybrides.
Conseils d’Antonin pour scénaristes en herbe
- Ecrire tous les jours — et accepter de jeter la moitié.
- Regarder tout, lire tout : ne pas s’enfermer dans un genre, mais croiser les influences.
- Faire lire, s’exposer : accepter la critique, retravailler sans cesse.
- Sortir : s’imprégner du réel, écouter parler les inconnus dans le métro ou au marché.
- Persévérer : le refus fait partie du métier, il faut s’endurcir sans se blinder.
Conclusion : une nouvelle vague d’écriture plus libre ?
Le parcours d’Antonin Delaume illustre, non sans panache, la vitalité et la capacité de renouvellement du cinéma hexagonal. À rebours du conformisme, il incarne une nouvelle génération de scénaristes pour qui écrire, c’est tester, brouiller les cartes, refuser la facilité. Son récit invite aussi à ouvrir les portes du métier, à décloisonner, à transmettre une passion forgée dans la pluralité des voix et la curiosité sans cesse renouvelée.
Dans un secteur parfois critiqué pour son manque d’audace ou son entre-soi, la trajectoire d’Antonin sonne comme une promesse : celle d’un cinéma qui parle à tous, mais ne ressemble à personne. À suivre de près, et à lire… surtout entre les lignes.